

L’administration Trump cherche à stabiliser la bande de Gaza au moyen d’un « Conseil de paix », dont l’un des participants au moins, la Turquie, semble particulièrement mal choisie pour cette mission.
Associer Ankara à un effort de désarmement du Hamas ou à une initiative de paix au Moyen-Orient est en effet risible, étant donné l’importance des enjeux. Depuis des années, le président Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement comptent au nombre des plus fervents soutiens et protecteurs du Hamas.
Pendant que les responsables occidentaux continuent de présenter la Turquie comme un allié précieux de l’OTAN et un éventuel artisan de paix régional, le Hamas a fait du territoire turc une de ses principales plateformes opérationnelles.
Les preuves sont accablantes.
Les autorités de sécurité israéliennes ont récemment annoncé avoir déjoué des dizaines d’attentats terroristes dirigés depuis la Turquie par des agents du Hamas. Le soi-disant « Quartier général de Cisjordanie » du Hamas opère en réalité depuis la Turquie, où il recrute des terroristes, transfère des armes et des fonds et monte des attaques contre Israël.
« Au fil du temps, et avec une intensité particulière en 2025, les membres de ce quartier général ont dirigé et développé depuis le territoire turc une vaste activité militaire en Judée-Samarie et en Israël », a indiqué le Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien.
Zaher Jabarin, haut responsable du Hamas installé à Istanbul, a été identifié par les services de sécurité comme le chef des opérations du mouvement en Cisjordanie. Ils ont également cité les noms de plusieurs membres du Hamas libres de monter en Turquie des activités terroristes contre Israël.
Parmi eux figurent :
- Ayman Sharawna, chargé du recrutement de terroristes ;
- Mohammed Mallah, responsable du transfert de fonds destinés aux opérations ;
- Majed Jaaba, qui a fourni les armes utilisées lors d’une attaque meurtrière près de Jérusalem ;
- Walid Abu Nassar, qui finance des cellules du Hamas à Bethléem ;
- Salam Yaish, chargé du recrutement d’agents pour organiser des attentats.
Le Shin Bet souligne que ces membres du Hamas « mènent leurs activités sans entrave depuis le territoire turc » et utilisent les infrastructures du pays « pour transmettre instructions et financements » aux terroristes de Cisjordanie.
Au début de l’année, le Shin Bet a également révélé les résultats d’une autre enquête concernant un autre réseau terroriste lié au Hamas en Cisjordanie et dirigé depuis la Turquie par Mahmoud Radwan.
Libéré lors d’un échange otages contre prisonniers, puis expulsé vers la Turquie en janvier 2025, ce cadre du Hamas avait été emprisonné en Israël pour le meurtre d’un citoyen israélien, Yossi Alfasi, en 2001.
Non seulement la Turquie n’a jamais désigné le Hamas comme une entité terroriste, mais Recep Tayyip Erdogan le présente régulièrement comme un mouvement politique légitime et une organisation de « résistance ».
Cette distinction n’est pas seulement sémantique. La Turquie a autorisé le Hamas à établir sur son sol une base opérationnelle sophistiquée.
Des documents saisis par l’armée israélienne à Gaza ont montré que le Hamas utilise la Turquie non seulement comme un refuge, mais aussi comme base opérationnelle pour planifier des attentats, recruter des agents, transférer des fonds et blanchir de l’argent.
L’un de ces documents détaillait même un projet visant à créer un département du Hamas en Turquie chargé de coordonner des attaques contre des intérêts israéliens à l’étranger, assassinats et attaques de navires israéliens y compris.
La présence du Hamas en Turquie s’est considérablement renforcée après l’échange de Gilad Shalit en 2011 contre des centaines de terroristes palestiniens. Après leur expulsion d’Israël, nombre de ces ex-prisonniers ont choisi de s’installer en Turquie. Au fil des années, le Hamas y a construit un vaste réseau d’institutions financières, d’entreprises, de bureaux de change et d’infrastructures logistiques soutenant ses opérations.
La relation entre le gouvernement Erdogan et le Hamas n’a rien de dissimulée ni d’accidentelle : les dirigeants turcs rencontrent ouvertement les responsables du mouvement.
En janvier dernier, Erdogan a reçu une délégation du Hamas à Istanbul. Peu après, le chef des services de renseignement turcs, Ibrahim Kalin, a rencontré des dirigeants du Hamas à Ankara pour discuter de la situation à Gaza, des accords de cessez-le-feu et des évolutions régionales. Les représentants du Hamas ont profité de l’occasion pour remercier Erdogan et proclamer leur dette envers la Turquie.
Les responsables politiques et les services de renseignement turcs reçoivent régulièrement des délégations du Hamas et entretiennent des canaux de communication directs avec sa direction.
Ces actes ne sont pas ceux d’un médiateur neutre. Ce sont ceux d’un protecteur.
Plus préoccupantes encore sont les informations selon lesquelles le Hamas aurait profité du système financier turc pour organiser des transferts massifs de fonds. Selon des responsables militaires et du renseignement israéliens, des agents du Hamas en Turquie géraient un réseau clandestin de change qui aurait transféré aux dirigeants du mouvement des centaines de millions de dollars en provenance d’Iran.
L’importance de ces allégations ne saurait être sous-estimée.
À l’heure où les États-Unis et leurs alliés tentent de contenir l’influence iranienne au Moyen-Orient, la Turquie est devenue un maillon essentiel du soutien de Téhéran au Hamas.
Parallèlement, la rhétorique turque à l’égard d’Israël s’est radicalisée.
Loin de se comporter en artisan de paix, le président turc a repris à plusieurs reprises le langage et les récits du Hamas lui-même.
En 2024, Erdogan a déclaré : « Le Hamas est l’équivalent des Kuva-i Milliye [Forces nationales] qui opéraient en Turquie pendant la guerre de libération. »
Comparer le Hamas au mouvement de libération nationale turc, n’avait qu’un seul but : légitimer une organisation terroriste responsable du massacre du 7 octobre 2023 – l’attaque la plus meurtrière contre des Juifs depuis l’Holocauste.
Erdogan a également affirmé qu’Israël finirait par cibler la Turquie elle-même. « Si rien ne l’arrête », a-t-il déclaré , « Israël finira par s’en prendre à l’Anatolie ».
De telles déclarations ne sont pas seulement incendiaires. Elles renforcent la propagande du Hamas, diabolisent Israël et encouragent l’extrémisme islamiste dans toute la région.
Mais il y a plus alarmant encore. Ankara profère des menaces directes.
Erdogan a laissé entendre que la Turquie pourrait agir envers Israël comme elle a agi en Libye et au Haut-Karabakh. Propos qui ont été largement interprétés comme des menaces militaires. La Turquie a fourni des drones armés sophistiqués, des conseillers militaires et un soutien tactique à ses alliés, ce qui a permis de modifier l’équilibre des forces sur le champ de bataille.
L’intervention de la Turquie en Libye en 2020 a empêché la capitale libyenne de chuter aux mains de l’Armée nationale libyenne du général Khalifa Haftar et a sauvé le Gouvernement d’union nationale libyen reconnu par l’ONU.
En 2020, outre son soutien indéfectible, la Turquie a fourni à l’Azerbaïdjan un entraînement militaire intensif, une planification opérationnelle et des drones armés. Ces derniers se sont révélés extrêmement efficaces pour détruire les défenses aériennes et terrestres arméniennes, contribuant largement à la victoire militaire de l’Azerbaïdjan.
Le ministre turc de l’Intérieur, Mustafa Ciftci, a récemment déclaré que Jérusalem repasserait un jour sous domination turque. « Un jour, ces lieux nous appartiendront à nouveau », a-t-il affirmé . « Si D’ le veut, ils seront à nouveau sous notre autorité. »
De telles déclarations devraient provoquer l’indignation. Pourtant, une grande partie de la communauté internationale a gardé le silence.
Les conséquences sont dangereuses.
Chaque fois qu’Erdogan fait l’éloge du Hamas, reçoit des délégations du Hamas, accuse Israël de « génocide » ou menace Israël, il envoie le message que le Hamas jouit d’un puissant soutien international.
Ce type de rhétorique enhardit le Hamas et toutes les autres organisations djihadistes. Il les encourage à croire qu’ils peuvent survivre, se regrouper et poursuivre leur guerre contre Israël.
Les déclarations d’Erdogan n’ont qu’un seul avantage : elles clarifient les intentions de son gouvernement.
Comment ne pas juger absurde l’idée que la Turquie puisse contribuer au désarmement du Hamas ? Croire que le gouvernement d’Erdogan fera pression sur le Hamas pour qu’il rende ses armes équivaut à espérer que l’Iran démantèle lui-même le Hezbollah.
Les dirigeants turcs ont passé des années à défendre le Hamas, à le légitimer, à financer ses activités et à lui apporter un soutien diplomatique et politique. Comment croire sérieusement qu’ils vont maintenant contribuer à démanteler l’organisation même qu’ils ont aidé à prospérer ?
À l’évidence, Erdogan a joué un double jeu.
Aux Occidentaux, la Turquie se présente comme une puissance régionale responsable et un allié indispensable de l’OTAN.
Mais simultanément, le Hamas et d’autres mouvements islamistes trouvent en Turquie un soutien politique, une protection diplomatique, des opportunités financières et une solidarité idéologique.
Les États-Unis ne peuvent plus ignorer le manque de fiabilité de la Turquie. Washington doit revoir sérieusement sa politique envers ce pays et cesser de considérer le gouvernement d’Erdogan comme un acteur neutre capable de paix. Un régime qui soutient ouvertement le Hamas, accueille ses militants, aide ses réseaux financiers et tolère sa rhétorique n’est pas un impartial.
La Turquie ne fait pas partie de la solution, elle fait partie du problème.
Khaled Abu Toameh est un journaliste primé basé à Jérusalem.

























