Un projet secret révélé : comment la Russie a aidé l’Iran à développer des missiles de croisière supersoniques

0
22

Des documents, des registres de déplacement et des brevets révèlent un programme secret russo-iranien entamé en 2023 et qui s’est poursuivi pendant la guerre. Des ingénieurs balistiques de haut rang ont aidé Téhéran à surmonter les difficultés de développement d’un moteur statoréacteur (ramjet) avancé.

JDN – Zeev Gour Arie

La Russie aide secrètement l’Iran à développer des missiles de croisière supersoniques avancés, capables de menacer à l’avenir les porte-avions et les navires américains au Moyen-Orient. C’est ce qui ressort d’une enquête publiée cette nuit par le journal britannique Financial Times, basée sur des correspondances russes divulguées, des registres de voyages et l’analyse de brevets militaires.

Le programme secret, codé C430L, a débuté en 2023 et s’est poursuivi en 2026, y compris pendant la guerre opposant l’Iran à Israël et aux États-Unis. Dans le cadre de ce projet, plusieurs des ingénieurs soviétiques et russes les plus expérimentés ont été recrutés pour aider l’industrie de défense iranienne à maîtriser une technologie qu’elle peine à développer depuis des décennies.

Au cœur de ce programme se trouve le développement d’un moteur statoréacteur (ramjet). Contrairement à un moteur fusée classique, ce système utilise l’air entrant pendant le vol pour la combustion, permettant au missile de croisière de maintenir une vitesse plusieurs fois supérieure à celle du son tout au long de sa trajectoire.

Selon des experts interrogés par le journal, cette technologie est probablement destinée à des missiles antinavires et à des missiles de croisière conçus pour frapper des cibles terrestres. La combinaison d’une vitesse élevée et de la capacité de voler à basse altitude réduit considérablement le temps dont disposent les radars et les systèmes de défense pour détecter et intercepter le missile.

L’importance de cette capacité est particulièrement marquée dans le Golfe Persique et le détroit d’Hormuz, où opèrent les navires de la marine américaine. Si l’Iran a jusqu’à présent réussi à toucher des bases et des cibles immobiles dans la région grâce à des missiles de précision et des drones, il n’a pas encore prouvé une capacité similaire contre des bâtiments navals américains.

« Cela offrirait aux Iraniens un nouveau système d’armement stratégique d’une qualité supérieure, capable de menacer les navires de la flotte américaine », a expliqué Jim Lamson, ancien analyste militaire de la CIA spécialisé dans les questions iraniennes.

Des experts de haut rang se sont rendus à Téhéran

Selon l’enquête, l’entreprise publique russe d’exportation d’armement, Rosoboronexport, a coordonné le programme avec la société de missiles NPO Mashinostroyeniya, sous sanctions américaines depuis 2014.

Plusieurs ingénieurs de haut niveau de l’entreprise russe se sont rendus à plusieurs reprises en Iran avant la signature du contrat fin 2023. Parmi eux figurait Alexandre Dragatchev, alors directeur adjoint de l’entreprise et concepteur en chef de missiles tirés depuis la mer et de systèmes de missiles de croisière.

Alexandre Tchebakov, chef du département de conception des systèmes de propulsion utilisant l’air extérieur, s’est également rendu à Téhéran à trois reprises au cours de l’année 2023. Les brevets russes examinés montrent qu’il est spécialisé dans les moteurs statoréacteurs supersoniques et leurs systèmes de commande.

Un autre ingénieur senior sélectionné dans la délégation est Youri ProkhorTchouk, chef du département d’aérodynamique et de balistique de la société. Son nom apparaît comme inventeur sur un brevet portant sur un missile de croisière hypersonique à statoréacteur.

Lors de leur troisième visite en Iran, en juillet 2023, Vladislav Kouzmitchev, chef du département des technologies de défense et spatiales chez Rosoboronexport, s’est joint aux ingénieurs. Selon les documents, il a ensuite mené les négociations contractuelles avec le ministère iranien de la Défense.

Les données des essais en vol transmises aux Russes

Jusqu’en 2025, l’entreprise russe a reçu une importante documentation technique sur le système de propulsion iranien. Les ingénieurs ont analysé les données d’un essai en vol mené par l’Iran, au cours duquel le moteur a cessé de transmettre des données moins d’une minute après le décollage.

Suite à cette analyse, la partie russe a transmis à l’Iran un questionnaire technique détaillé portant, entre autres, sur la stabilité de la combustion, le système de carburant et la structure du moteur. L’envoi d’une délégation de deux douzaines d’experts russes pour des consultations directes en Iran a même été envisagé.

L’Iran avait présenté dès 2019 un moteur statoréacteur soi-disant développé localement, et avait affirmé en août 2023 avoir commencé à tester un prototype de missile de croisière supersonique. Cependant, bien que les Iraniens aient construit le système de propulsion et effectué un essai en vol, il n’existe à ce jour aucune preuve qu’ils aient réussi à finaliser un missile opérationnel avec l’aide russe ou à le déployer sur le terrain.

Fabian Hinz, expert des missiles iraniens au sein de l’organisation britannique Conflict Armament Research, a expliqué que le développement d’une arme opérationnelle basée sur un statoréacteur est une tâche extrêmement complexe, que seules quelques nations maîtrisent.

Selon lui, le transfert de connaissances ne se limite pas à la remise de plans ou de composants : l’envoi d’un ingénieur chevronné pour identifier et résoudre les dysfonctionnements a une valeur inestimable. Hinz a estimé qu’un programme aussi sensible nécessitait l’approbation des plus hautes instances en Russie.

Une collaboration qui s’est poursuivie en 2026

Les derniers documents révélés indiquent que la coopération ne s’est pas arrêtée avec le déclenchement de la guerre. Des correspondances de juin 2026 montrent que la Russie continuait de préparer des rapports techniques pour Téhéran, et que les deux parties discutaient des détails de la phase suivante du programme. Néanmoins, il n’est pas établi si cette étape a déjà été mise en œuvre.

La révélation de ce projet témoigne d’un approfondissement significatif de l’alliance militaire entre Moscou et Téhéran. L’Iran a fourni à la Russie des drones Shahed utilisés dans la guerre en Ukraine, et a aidé à mettre en place une chaîne de production locale sur le sol russe. En contrepartie, le soutien russe ne comprend pas seulement la fourniture d’équipements, mais le transfert de savoir-faire permettant à l’Iran de développer lui-même de nouvelles générations d’armements avancés.

Selon les experts, si l’aide russe permet à l’Iran de résoudre ses derniers problèmes techniques, il s’agira de l’un des programmes d’assistance militaire les plus importants accordés par Moscou à Téhéran ces dernières années, susceptible d’altérer durablement l’équilibre des forces dans le Golfe.

Aucun commentaire

Laisser un commentaire