Il y a des coïncidences historiques qui donnent le vertige. Celle-ci en fait partie.
Le 5 septembre 1940, à la Mostra de Venise, Le Juif Süss de Veit Harlan est présenté devant un public enthousiaste. Joseph Goebbels avait personnellement commandé le film et supervisé sa réalisation ; le Deutsches Historisches Museum rappelle qu’il y voyait le premier véritable film antisémite et que la projection vénitienne fut saluée par de longs applaudissements. Himmler en rendra ensuite le visionnage obligatoire pour des membres de la SS et de la police.
La diffusion sera gigantesque : plus de vingt millions de spectateurs selon les travaux historiques, dont environ un million en France occupée. Ce ne fut pas un tract pour fanatiques. Ce fut une œuvre prestigieuse, techniquement aboutie, présentée comme du grand cinéma et consommée comme telle par des millions d’Européens.
Quatre-vingt-six ans plus tard, le 12 septembre 2026, la 83e Mostra remet son Prix spécial du jury à NAZA, de Yuval Abraham et Rachel Szor. Vingt-cinq minutes d’ovation à la première. Le seul documentaire en compétition pour le Lion d’or, devant un jury présidé par Maggie Gyllenhaal.
Je vais dire d’emblée ce que je ne dis pas, afin qu’on ne me le fasse pas dire.
Je ne dis pas qu’Abraham, Szor ou Jonathan Glazer sont des nazis. Ce serait historiquement absurde et intellectuellement méprisable. Je ne dis pas que les deux films sont identiques, ni que les régimes, les intentions ou les publics le sont.
Je dis autre chose, et à mes yeux infiniment plus inquiétant : je vois dans NAZA la résurgence, sous les habits moraux, journalistiques et cinématographiques du XXIe siècle, de mécanismes de représentation antisémites vieux de plusieurs siècles.
Le Juif a changé de nom. Il s’appelle désormais Israël.
Le Juif comme système, Israël comme système
La puissance du Juif Süss ne tenait pas à ce qu’il montrait un personnage juif malfaisant. Un salaud reste un salaud ; il ne fait pas une idéologie. La puissance du film tenait à ce qu’il transformait le Juif en système.
Le Juif était calcul. Le Juif était dissimulation. Le Juif était réseau. Le Juif était une mécanique invisible qui infiltrait la société normale et la détruisait de l’intérieur. On ne combattait plus un homme : on démontait une machine.
Et que prétend « révéler » NAZA ?
Une mécanique. Des systèmes. Des algorithmes. Des bureaux. Une organisation froide et méthodique de la mort.
La Biennale ne prend même pas la peine de voiler la thèse : le synopsis officiel annonce un film qui révélerait en détail les systèmes derrière ce que les réalisateurs qualifient de mise à mort calculée de civils palestiniens. Le titre lui-même est un acronyme hébreu emprunté au vocabulaire du renseignement israélien pour désigner le nombre de civils dont la mort est anticipée avant une frappe. Tout, jusqu’au titre, dit la même chose : derrière l’apparence, la machine.
Hier, il fallait expliquer à l’Européen ce que le Juif cachait derrière son apparence. Aujourd’hui, il faudrait lui révéler ce qu’Israël cacherait derrière ses uniformes, ses procédures et ses explications militaires.
Le personnage a changé. La structure du soupçon, elle, m’apparaît terriblement familière.
Un laboratoire qui n’a rien de stérile
On nous présente NAZA comme l’œuvre providentielle de deux observateurs politiquement vierges qui auraient buté sur une vérité insoutenable et décidé courageusement de la révéler. Il faut en finir avec ce conte.
Yuval Abraham travaille avec +972 Magazine et Local Call. Le film prolonge explicitement les enquêtes menées entre 2023 et 2025 par +972, Local Call et The Guardian. Le Guardian n’est donc pas seulement le journal qui nous explique aujourd’hui combien ce film serait crédible : il en est le producteur. Il coproduit avec James Wilson, et Jonathan Glazer en est producteur exécutif — soit exactement le tandem de La Zone d’intérêt. La bande originale est signée Micachu, qui avait composé celle de La Zone d’intérêt. Ce n’est pas une équipe rassemblée par hasard autour d’un sujet : c’est la reconstitution d’une équipe autour d’une continuité.
Je situe cet univers dans une gauche militante israélienne et internationale dont l’hostilité à la politique israélienne n’est ni occasionnelle ni dissimulée. Et j’irai personnellement plus loin : j’y vois une haine d’Israël devenue grille de lecture du monde.
On peut contester mon jugement. On ne peut pas effacer les liens.
Même les financements sont publics. +972 publie ses comptes : Local Call y déclare avoir reçu de l’Open Society Foundations 75 000 dollars en 2021, 75 000 en 2022, 106 000 en 2023 et 57 000 en 2024. Open Society Foundations a été fondée par George Soros. Ce ne sont ni des rumeurs ni une théorie conspirationniste : ce sont les chiffres publiés par les intéressés eux-mêmes.
Je tiens depuis longtemps l’influence politique de certains de ces réseaux pour profondément déstabilisatrice. D’autres la jugent progressiste et bénéfique. Très bien. Mais qu’on ne nous demande pas ensuite de regarder l’objet produit par cet écosystème comme s’il était idéologiquement immaculé.
Vingt-quatre témoins ? Non : vingt-quatre personnes que le film nous présente comme des témoins
Nous arrivons ici à ce qui, pour moi, est le plus énorme.
Le film repose presque entièrement sur la parole de vingt-quatre personnes anonymes, présentées comme des militaires ou des membres du renseignement israélien. Le Guardian reconnaît que les entretiens ont été tournés de nuit, sur les toits de Tel-Aviv, visages et voix numériquement transformés.
Je pèse chaque mot quand je parle de prétendus témoignages anonymes.
Prétendus, parce que le spectateur ne dispose d’aucun élément lui permettant d’en vérifier lui-même l’authenticité. Anonymes, parce que nous ne connaissons ni leurs noms, ni leurs états de service, ni leurs unités, ni leur niveau réel de connaissance des décisions qu’ils décrivent. Nous ne pouvons ni examiner leur parcours, ni confronter leur identité à leurs accusations.
Qui nous garantit alors leur authenticité ? Ceux qui font le film. Qui nous dit qu’ils ont été vérifiés ? Ceux qui portent l’accusation. Qui produit le film ? Le journal qui publie les enquêtes sur lesquelles le film s’appuie.
Les accusateurs, le producteur du réquisitoire et les certificateurs des témoins invisibles ne forment qu’une seule et même partie. C’est un circuit fermé.
Cela ne démontre évidemment pas que ces personnes n’existent pas. Mais cela ne démontre pas davantage qu’elles existent exactement telles qu’on nous les présente. Et cela ne démontre absolument rien quant à la vérité de ce qu’elles racontent.
À l’époque des images de synthèse, des voix artificielles et de l’intelligence artificielle générative, une silhouette dans l’ombre et une voix modifiée ne constituent pas, par leur seule présence à l’écran, une preuve de l’identité de celui qui parle.
Peut-être ces vingt-quatre personnes existent-elles exactement comme le prétendent les réalisateurs : qu’ils le démontrent. Peut-être ont-elles occupé exactement les fonctions qu’on leur attribue : qu’on nous permette de le vérifier. Peut-être disent-elles vrai : qu’on produise les éléments qui corroborent leurs accusations.
Mais qu’on cesse de transformer le « croyez-nous, nous avons vérifié » du producteur en vérité révélée.
Goebbels aurait-il pu certifier la moralité d’Hitler ?
Posons la question la plus brutale possible, car elle n’a rien d’une injure : c’est un test logique.
Supposons qu’en 1940 Goebbels ait déclaré : « Hitler est un homme profondément moral. J’ai interrogé vingt-quatre personnes qui le connaissent. Elles souhaitent rester anonymes, mais je les ai personnellement vérifiées. Faites-moi confiance. »
Quelle aurait été la valeur probante d’une telle affirmation ? Aucune quant à la moralité d’Hitler. Elle aurait seulement prouvé que Goebbels l’affirmait.
La comparaison ne porte évidemment pas sur l’identité morale des personnes. Elle porte sur une règle élémentaire de raisonnement : celui qui porte une accusation ne peut pas constituer à lui seul la preuve indépendante de l’authenticité de ses propres témoins.
Et plus l’accusation est extraordinaire, plus le niveau de preuve exigible devrait être élevé.
Or c’est ici l’inverse exact. Plus l’accusation devient monstrueuse, plus les accusateurs disparaissent dans l’ombre. Vingt-quatre identités cachées. Vingt-quatre voix transformées. Vingt-quatre parcours impossibles à contrôler publiquement. Et il faudrait conclure : « Puisque les réalisateurs nous assurent qu’ils ont vérifié, inclinons-nous. »
Non. Ce n’est pas de la preuve. C’est un acte de foi. Et je refuse de faire acte de foi devant ceux qui ont eux-mêmes rédigé l’acte d’accusation.
L’anonymat n’est pas le courage
J’entends l’objection : ces gens craindraient les conséquences.
Je récuse cette conception du courage.
Le courage, pour un militaire qui porte contre sa propre armée des accusations d’une gravité extrême, ce n’est pas de se dissimuler. Le courage, c’est de donner son nom avec son accusation. C’est de dire : « J’étais là. Voilà mon unité. Voilà ce que j’ai vu. Voilà mes documents. Interrogez-moi. Contredisez-moi. »
L’Europe a une histoire avec l’accusation anonyme. Elle devrait en avoir gardé quelques réflexes. Les années 1940 furent aussi celles de la délation, des lettres anonymes, des dénonciations adressées dans l’ombre et des destins détruits par des accusateurs que leurs victimes ne pouvaient jamais confronter.
Je ne confonds pas ces situations. Mais l’accusation portée dans l’ombre me révulse. Il y a quelque chose d’extraordinairement confortable à couvrir son pays d’infamie devant le monde entier en laissant sa propre identité hors champ.
Je ne reconnais là ni le courage civique ni l’honneur militaire.
Glazer, ou Auschwitz retourné contre Israël
Et puis il y a Jonathan Glazer.
En 2024, sur la scène des Oscars, après La Zone d’intérêt — film situé à Auschwitz —, Glazer utilise son discours pour dénoncer ce qu’il présente comme l’instrumentalisation de la judéité et de la Shoah par « l’occupation ». La fracture est immédiate : des militants juifs progressistes le soutiennent ; plus d’un millier de professionnels juifs du cinéma signent un texte condamnant des propos qui, selon eux, installent une équivalence morale inacceptable.
Deux ans plus tard, Glazer est producteur exécutif de NAZA. Pour moi, la continuité est évidente.
Je vois depuis des années dans ses prises de position la volonté de retourner contre Israël la mémoire même qui aurait dû rappeler au monde pourquoi l’existence d’un État juif était devenue une nécessité historique. C’est ce retournement qui m’est insupportable.
Auschwitz devient le tribunal devant lequel Israël doit comparaître. Le Juif doit désormais prouver qu’il n’est pas devenu nazi.
Et qui lui signifie l’accusation ? Parfois des Juifs eux-mêmes.
Quelle extraordinaire absolution pour tous les autres.
La caution
C’est ici que le rôle d’Abraham et Szor devient, à mes yeux, particulièrement destructeur. Car l’antisémitisme contemporain dispose désormais de sa formule magique : « Comment cela pourrait-il être antisémite ? Ce sont des Israéliens qui le disent ! »
Voilà la caution. Voilà le certificat. Voilà l’alibi.
Le réquisitoire n’est plus seulement dirigé contre Israël : il est authentifié par des Israéliens. Et ceux qui rêvent depuis des années de transformer Israël en État criminel peuvent brandir les réalisateurs comme un bouclier — « vous voyez bien, même eux l’avouent ».
C’est exactement pour cette raison que je ressens leur démarche comme une trahison.
Oui. Une trahison. Je n’emploie pas le mot juridiquement. Je l’emploie moralement.
On peut critiquer son gouvernement. Combattre un Premier ministre. Dénoncer une décision militaire. Manifester, écrire, enquêter. Tout cela appartient à une démocratie, et je ne demande à personne de se taire.
Mais lorsqu’on contribue à transformer son propre pays en incarnation mondiale du crime ; lorsqu’on fournit à ceux qui le haïssent les images, les mots et surtout la caution israélienne dont ils avaient besoin ; lorsque cette représentation est ensuite acclamée dans une Europe où les Juifs doivent de nouveau se demander s’ils peuvent porter une kippa dans la rue — alors je considère qu’une frontière morale a été franchie.
Le débat politique israélien s’en est d’ailleurs saisi de la manière la plus concrète : Benjamin Netanyahu a annoncé vouloir promouvoir une législation permettant la déchéance de nationalité de personnes qui diffameraient les soldats israéliens, projet directement lié à la polémique NAZA. Cette proposition est contestée et soulève des questions juridiques sérieuses, qui appartiennent au droit et au débat démocratique israéliens.
Mon jugement à moi n’est pas juridique. Il est moral. Et sur ce terrain, il est sévère.
Lorsque l’appartenance à Israël devient elle-même un argument d’autorité destiné à rendre plus crédible l’accusation contre Israël, cette appartenance est utilisée comme une arme. Je considère qu’un Juif ou un Israélien qui se sert précisément de sa qualité de Juif ou d’Israélien pour donner davantage de force à ce que je tiens pour une entreprise de diabolisation d’Israël rompt avec moi quelque chose de fondamental. Une solidarité. Une communauté de destin. Un pacte implicite né de deux mille ans d’histoire.
Et j’irai jusqu’au mot que certains jugeront insupportable : Hérem.
Non pas une violence. Non pas une menace. Aucun appel contre des personnes. Mais l’idée d’une rupture communautaire et morale : celui qui utilise son appartenance au peuple juif pour contribuer, à mes yeux, à sa mise en accusation collective ne peut pas ensuite exiger de cette même appartenance qu’elle lui fournisse simultanément sa légitimité et sa protection morale.
Des Juifs rejetteront cette idée. C’est leur droit. Elle exprime ma colère, et je ne demande à personne l’autorisation de la ressentir.
Le cinéma ne tue pas. Mais il prépare les consciences.
Je ne prétends pas que Le Juif Süss a créé Auschwitz. Ce serait historiquement faux.
Mais la Shoah ne commence pas avec une chambre à gaz. Elle commence par des mots, des images, des caricatures, des livres, des journaux, des films. Par l’habituation à l’idée que le Juif constitue un problème. Par la transformation d’êtres humains en catégorie morale dangereuse. Par la fabrication d’une culpabilité collective.
Le Juif Süss a participé à cet univers de déshumanisation : son visionnage fut imposé à des membres de la SS et de la police, et il circula massivement dans l’Europe dominée par les nazis.
C’est en ce sens que je parle d’alibi moral d’Auschwitz. Avant de persécuter tranquillement quelqu’un, il est extraordinairement utile de l’avoir préalablement transformé en monstre.
Voilà pourquoi je refuse de considérer avec légèreté la transformation contemporaine d’Israël en monstre collectif. Parce qu’Israël n’est pas une abstraction : derrière Israël, il y a des Juifs. Et lorsqu’on enseigne à des millions de personnes que l’État des Juifs est une machine criminelle, je ne crois pas une seconde que cette haine s’arrête miraculeusement au contrôle des passeports de Ben-Gourion.
Elle voyage. Elle traverse les frontières. Et elle finit devant une synagogue, une école juive, un restaurant casher, ou sur le visage du premier Juif rencontré.
Venise applaudit encore
En 1940, le Juif était cupide, manipulateur, pervers, conspirateur. Aujourd’hui, on n’ose évidemment plus employer ces mots. Alors on déplace les représentations.
Le Juif manipulateur devient Israël manipulateur. Le Juif sanguinaire devient l’État juif sanguinaire. La conspiration juive devient la puissance du « lobby ». La mécanique juive devient la machine militaire israélienne.
Et chacun conserve intacte sa bonne conscience, puisqu’il jure n’avoir absolument rien contre les Juifs.
Je regarde ces vingt-cinq minutes d’ovation et je repense à Venise en 1940. Je ne dis pas que les spectateurs sont les mêmes. Je ne dis pas que les films sont identiques. Je ne dis pas que les intentions sont les mêmes.
Je regarde la jouissance collective devant la mise en accusation du Juif hier, puis de l’État juif aujourd’hui. Et elle me glace.
Car l’Europe connaît ce plaisir. Elle connaît depuis longtemps cette volupté très particulière : pouvoir enfin désigner le Juif comme coupable tout en se persuadant qu’elle accomplit un acte moral.
Je connais parfaitement les différences entre les deux époques, entre les régimes, entre les auteurs. Je ne les efface pas. Mais je refuse qu’on se serve de ces différences pour m’interdire de voir les ressemblances que, moi, je perçois.
Hier, on expliquait au monde ce que cachait le Juif. Aujourd’hui, on prétend lui révéler ce que cache l’État juif. Et toujours la même mécanique : désigner, essentialiser, transformer en système, faire du soupçon une certitude et de l’accusation une évidence morale.
Le Juif a quitté le banc des accusés. L’État juif y a pris sa place.
Et à Venise, l’Europe applaudit encore.
Richard C. Abitbol

























