TRIBUNE – Par le Professeur Michael Ayache
Le 23 mai 2026, le ministre français des Affaires étrangères, M. Jean-Noël Barrot, a annoncé sur le réseau X que M. Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, était désormais interdit d’accès au territoire français. Dans le même message, le chef de la diplomatie française appelait l’Union européenne à imposer des sanctions à l’encontre de ce membre d’un gouvernement démocratiquement élu d’un État allié.
On peut, en France comme en Israël, désapprouver les propos ou les méthodes de M. Ben-Gvir. La question n’est pas là. Elle est ailleurs : que signifie, sur le plan stratégique, qu’une démocratie européenne sanctionne un ministre d’une démocratie alliée au moment précis où cette dernière opère, face au terrorisme international, l’une des ruptures doctrinales les plus profondes de son histoire ?
Une rupture stratégique israélienne
Pendant des décennies, la doctrine israélienne a reposé sur une équation prudente : dissuader sans éradiquer, contenir des menaces plutôt que les faire disparaître, maintenir une supériorité militaire tout en s’inscrivant dans des équilibres diplomatiques contraignants. Cette approche, essentiellement défensive, a permis au pays de tenir dans un environnement hostile, au prix d’une tolérance implicite à l’égard de risques devenus permanents.
Ce cadre est en train d’être rompu.
Une logique nouvelle s’impose : une menace durable n’est plus considérée comme un « donné » à gérer, mais comme une réalité à transformer. L’extension de la peine capitale aux juridictions militaires en Judée-Samarie, l’impossibilité de grâce par le commandement militaire, l’exclusion des condamnés pour attentats meurtriers de tout futur accord d’échange — autant de marqueurs qui retirent au terrorisme la perspective d’un « horizon de négociation ». À cela s’ajoutent la poursuite individuelle et systématique des commanditaires et financeurs du 7 octobre par des unités dédiées, et l’extension géographique du champ d’action contre les réseaux du Hamas, du Hezbollah et des Gardiens de la Révolution islamique, jusqu’au territoire iranien lui-même.
Israël ne se contente plus d’ajuster sa doctrine. Il en change la nature. D’un acteur contraint de contenir des menaces persistantes, l’État se redéfinit comme une puissance capable de redessiner les conditions d’existence de ces menaces.
Une convergence occidentale… que Paris choisit de rompre
Cette rupture n’est pas une singularité israélienne. Elle s’inscrit dans une convergence stratégique occidentale plus large, formalisée par la stratégie américaine de lutte contre le terrorisme publiée en mai 2026, qui réaffirme la nécessité d’agir non seulement contre les exécutants, mais contre les structures de financement et les relais idéologiques. Le secrétaire américain au Trésor appelait il y a quelques jours encore les alliés à intensifier la pression sur les flux financiers du terrorisme.
C’est dans ce moment précis que la France choisit, elle, de sanctionner non un soutien du terrorisme, mais un ministre d’une démocratie engagée dans cette lutte. La dissonance est saisissante.
Elle l’est d’autant plus que les diasporas juives européennes — au premier rang desquelles la communauté juive de France — demeurent la cible directe de cellules opérationnelles activées depuis Téhéran.
Le réflexe stratégique, dans un tel contexte, devrait être le rapprochement des politiques de sécurité française et israélienne, non leur découplage symbolique.
Trois questions adressées au Quai d’Orsay
La question du référent. La France entend-elle inscrire sa politique étrangère dans la doctrine occidentale de lutte contre le terrorisme international réaffirmée en 2026, ou choisit-elle d’en faire diverger sa relation avec le seul État démocratique du Proche-Orient ?
La question de la cible. Une politique de sanctions tire sa légitimité de sa cohérence. Sanctionner un ministre israélien sans annoncer simultanément de mesures équivalentes à l’encontre des personnalités et structures apportant un soutien, direct ou indirect, aux organisations inscrites sur les listes terroristes européennes — Hamas, Hezbollah, CGRI et leurs relais — fragilise gravement la lisibilité de la position française.
La question du moment. En adoptant une mesure de rupture symbolique à l’égard de Jérusalem précisément lorsque Jérusalem opère elle-même une rupture stratégique contre le terrorisme, Paris envoie aux organisations terroristes et à leurs États sponsors un signal qu’elles savent lire : celui d’un découplage diplomatique entre démocraties occidentales, au moment où la coordination de ces démocraties constitue le levier que ces organisations cherchent à briser.
Ce que les Français d’Israël attendent de la République
Les Français établis en Israël —près de 250.000 en Israël — ne demandent pas à la France d’épouser chacune des positions du gouvernement israélien. Le débat démocratique sur la doctrine sécuritaire est intense en Israël même ; il doit pouvoir l’être en France.
Mais nous sommes en droit d’attendre de notre pays qu’il distingue, dans sa politique étrangère, ce qui relève du désaccord politique entre alliés — légitime, voire nécessaire — et ce qui relève de la lutte contre le terrorisme international, laquelle exige des démocraties une unité de front sans ambiguïté.
Nous sommes en droit d’attendre que les mêmes critères s’appliquent à un ministre d’un État allié et aux soutiens, déclarés ou indirects, d’organisations responsables du massacre du 7 octobre 2023.
Nous sommes en droit d’attendre que le dialogue politique au plus haut niveau entre Paris et Jérusalem soit préservé, parce qu’il en va de la sécurité de nos ressortissants face à une menace désormais mondialisée.
En conclusion
Israël a tiré, dans la douleur, les leçons stratégiques du 7 octobre. La stabilité, à ses yeux, ne peut plus reposer sur la seule gestion de l’instabilité. C’est un constat lucide, formé dans le cadre démocratique et parlementaire d’un État allié.
Il appartient désormais à la France de choisir. Soit elle accompagne, avec la lucidité qu’elle mérite, cette évolution stratégique de l’Occident face au terrorisme. Soit elle continue d’en sanctionner les expressions les plus visibles, tout en laissant prospérer, sur son propre sol, les réseaux qui en justifient la nécessité.
La France a, dans son histoire, su tenir au Proche-Orient un rang singulier. Ce rang ne se conserve ni par la sélectivité des indignations, ni par les ruptures symboliques avec ses alliés. Il se conserve par la constance des principes et par la lucidité face à la nature des menaces.
C’est cette constance et cette lucidité que les Français d’Israël attendent aujourd’hui de leur République.


























