1974 – La solution finale à la soviétique

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Plongée dans la biographie d’Esther Markich, femme du poète Peretz Markich, victimes de l’antisémitisme en URSS.

Dans L’Express du 9 décembre 1974

Le 12 août 1952, le grand poète juif Peretz Markich est assassiné sur ordre de Staline. Vingt-deux ans après, sa femme, aujourd’hui réfugiée en Israël, raconte… 

 Ce n’est certes pas un livre d’écrivain, mais un récit autobiographique qui a la force d’un irrécusable témoignage. A glacer le sang. Il raconte le martyre – au sens originel – d’une famille juive à la fois complice et victime d’une des plus cruelles mystifications de l’Histoire : la solution finale à la soviétique.

L’auteur est la veuve du grand poète juif Peretz Markich, assassiné sur ordre de Staline sept ans après l’holocauste nazi. Devenue récemment israélienne, Esther Markich retrace le long chemin accompli par elle-même et par les siens pour s’arracher à l’environnement russe, auquel ils étaient adaptés, et pour reconnaître en Israël, après cinquante ans de fascination et de terrorisme idéologiques, leur patrie véritable. Un chemin pavé de désillusions, coupé d’étapes exaltantes et de haltes sanglantes. Car c’est à l’incroyable sursaut d’une minorité nationale en voie de liquidation que s’identifie, en définitive, le destin d’Esther Markich.

Élevée hors de la religion, dans un foyer aisé de Bakou, elle a connu, à 6 ans, son premier pogrom durant la guerre civile qui a suivi la Révolution d’octobre. Et, à 9 ans, l’émigration à Constantinople, à mi-chemin de la Palestine. Mais l’appel à l’initiative privée du nouveau pouvoir soviétique – la Nep de 1923 – incite son père à retourner en U.R.S.S. Son frère entre au journal de la Jeunesse communiste. Elle s’éprend de Peretz Markich, étoile montante des lettres soviétiques : ses poèmes yiddish à la gloire de la Révolution lui valent de diriger la section juive à l’Union des écrivains. La culture juive est en plein épanouissement dans l’U.R.S.S. des premières années 30.

Huit ans de camp

En 1934, au retour d’une visite au Birobidjan, arrière-province asiatique offerte aux Juifs par Staline pour y établir une république autonome, Peretz Markich apprend, sans comprendre, l’arrestation du poète Ossip Mandelstam, son voisin de la maison des écrivains. Il ne cherche pas davantage à comprendre pourquoi, en 1937, on lui demande de signer ses poèmes d’un nom russe, Piotr Markov, de même qu’on russifie le nom des collaborateurs de la Komsomolskalia Pravda. Il s’y refuse, bien sûr, mais il ne prête pas encore attention aux purges qui frappent cette rédaction, ainsi que la section juive du Comité central.

En reportage a Vladivostok, le frère d’Esther est arrêté et condamné, pour complot, à huit ans de camp dans le nord sibérien. Peretz ignore encore le rétablissement clandestin de la peine de mort sous la formule « dix ans de détention sans droit de correspondance ».

Et il continue d’avoir foi dans l’action des bâtisseurs de la société socialiste. « Si je cessais de croire, confie-t-il à sa femme, je ne pourrais plus écrire une ligne ». Pour ses écrits, il reçoit, l’année même du pacte germano-soviétique de 1939, l’ordre de Lénine. Alexandre Fadeiev l’invite à répondre à cette faveur en demandant son admission au Parti…

« Nous ne voyions pas les malheurs des autres, écrit Esther Markich, et, si nous les voyions, nous essayions de trouver des justifications. »

Dès le début de la guerre, Peretz entre au présidium du Comité anti-fasciste juif, dirigé par l’acteur Solomon Mikhoëls. Après le défilé de la victoire, en 1945, il répond en écho au toast porté ce jour-là par Staline « au grand peuple russe » : « Je bois à l’hospitalité que le peuple russe offre à mon peuple juif. » La Pravda a refusé de publier un de ses poèmes de guerre. Premier assaut contre le « cosmopolitisme » en art et en littérature, un critique juif se fait traiter de « vagabond sans passeport ». A la fin de 1947, Molotov suggère au Comité anti-fasciste de demander à Staline la reconstitution en Crimée d’une région juive. Markich refuse de souscrire à cette « provocation » et cesse de fréquenter les réunions du présidium. II s’enferme pour achever un poème de 22 000 vers.

Leçons de tricot

Le 13 janvier 1948, Staline donne le signal d’un pogrom d’un type nouveau en faisant écraser Mikhoëls dans une rue de Minsk. En novembre, fermeture du Théâtre juif de Moscou, du journal et de la maison d’édition en yiddish ; dissolution du Comité anti-fasciste. En décembre, arrestation secrète de leurs dirigeants. Le 27 janvier 1949, Markich est emmené à son tour pour un « entretien avec le ministre ». Sa famille ne le reverra plus. Privée de travail, du téléphone et de la moitié de son logement, Esther donne des leçons de tricot « au noir ». La section juive des écrivains est à son tour dissoute.

Markich et les trente autres membres du présidium seront exécutés secrètement le 12 août 1952.

Assignée à résidence le 16 décembre 1952 « dans l’intérêt de son mari », dont elle ignore le sort, Esther apprend que les familles des « traîtres qui cherchaient à faire annexer la Crimée par Israël » vont être déportées. Le 1er février 1953, elle est condamnée sans procès à dix ans d’exil au Kazakhstan, avec ses deux enfants, et à la confiscation de ses biens. Jetée dans un wagon cellulaire, puis en prison avec des prostituées, elle est larguée au fin fond des steppes, sans travail ni logement, au milieu de déportés de vingt-deux nationalités…

Couronnes en or

Entre-temps, Staline a fait arrêter les médecins juifs du Kremlin pour complicité avec feu le « nationaliste juif » Mikhoëls. Mais la mort du dictateur soviétique, le 6 mars 1953, l’empêche de réaliser son plan, qui consistait à faire pendre ces « assassins en blouse blanche », puis à faire lyncher par la foule, deux mois plus tard, une nouvelle fournée de « comploteurs sionistes », de façon à justifier la déportation en masse des « Juifs honnêtes » dans les camps sibériens du Goulag, pour les soustraire à la fureur populaire.

La famille Markich est l’une des premières à bénéficier du « dégel ». Rentrée à Moscou, Esther est convoquée le 27 novembre 1955 au Tribunal suprême : « Votre mari est réhabilité. – Où est-il ? – II a été fusillé par des ennemis du peuple. – Quand ? – Un jour d’août 1952. – Où est sa tombe ? – Il n’en a pas… ». Plus tard, coup de téléphone de la section financière du K.g.b. : « Nous devons vous rembourser une petite dette. – Quelle dette ? – Les dents. – … ? – Oui, les couronnes en or de votre mari ».

Esther reprend sa carrière de traductrice, ses fils celle d’universitaires, mais le coeur n’y est plus. Seule la victoire d’Israël, en juin 1967, leur rendra leur raison d’espérer. Ils franchissent le pas en février 1971 : vingt et un mois de démarches humiliantes et de nouvelles brimades. Le 12 août 1971, ils manifestent sur la place Rouge, étoile jaune à la poitrine. Ils alertent la presse étrangère, protestent publiquement contre l’attentat palestinien de Munich.

Le 3 novembre 1972, on leur donne trois jours pour quitter l’U.R.S.S. et rejoindre leurs parents dans ce pays où Markich est un classique de la poésie.

Source www.lexpress.fr

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